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LA
BELLE ET LA
BÊTE
- Jeanne-Marie Leprince de Beaumont
- La Belle et la Bête
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- Il y avait une fois un marchand,
qui était extremement riche. Il avait six enfants,
trois garçons et trois filles ; et comme ce marchand
- était un homme d'esprit,
il n'épargna rien pour l'éducation de ses
enfants, et leur donna toutes sortes de maîtres. Ses
filles étaient
- très belles ; mais la
cadette surtout se faisait admirer, et on ne l'appelait,
quand elle était petite, que la belle enfant ; en
sorte que le
- nom lui en resta : ce qui donna
beaucoup de jalousie à ses soeurs. Cette cadette,
qui était plus belle que ses soeurs, était
aussi
- meilleure qu'elles. Les deux
aînées avaient beaucoup d'orgueil, parce qu'elles
étaient riches ; elles faisaient les dames, et ne
voulaient
- pas recevoir les visites des
autres filles de marchands ; il leur fallait des gens de
qualité pour leur compagnie. Elles allaient tous
les
- jours au bal, à la comédie,
à la promenade, et se moquaient de leur cadette,
qui employait la plus grande partie de son temps à
lire de
- bons livres. Comme on savait
que ces filles étaient fort riches, plusieurs gros
marchands les demandèrent en mariage ; mais les deux
- aînées répondirent,
qu'elles ne se marieraient jamais, à moins qu'elles
ne trouvassent un duc, ou tout au moins, un comte. La Belle,
- (car je vous ai dit que c'était
le nom de la plus jeune) la Belle, dis-je, remercia bien
honnêtement ceux qui voulaient l'épouser, mais
- elle leur dit qu'elle était
trop jeune, et qu'elle souhaitait de tenir compagnie à
son père, pendant quelques années. Tout d'un
coup, le
- marchand perdit son bien, et
il ne lui resta qu'une petite maison de campagne, bien loin
de la ville. Il dit en pleurant à ses enfants,
- qu'il fallait aller demeurer
dans cette maison, et qu'en travaillant comme des paysans,
ils y pourraient vivre. Ses deux filles aînées
- répondirent qu'elles ne
voulaient pas quitter la ville, et qu'elles avaient plusieurs
amants, qui seraient trop heureux de les épouser,
- quoiqu'elles n'eussent plus de
fortune ; les bonnes demoiselles se trompaient : leurs amants
ne voulurent plus les regarder, quand
- elles furent pauvres. Comme personne
ne les aimait, à cause de leur fierté, on
disait, « elles ne méritent pas qu'on les plaigne
; nous
- sommes bien aises de voir leur
orgueil abaissé ; qu'elles aillent faire les dames,
en gardant les moutons ». Mais, en même temps,
tout
- le monde disait, « pour
la Belle, nous sommes bien fâchés de son malheur
; c'est une si bonne fille : elle parlait aux pauvres gens
- avec tant de bonté, elle
était si douce, si honnête ». Il y eut
même plusieurs gentilshommes qui voulurent l'épouser,
quoiqu'elle n'eût
- pas un sol : mais elle leur dit,
qu'elle ne pouvait se résoudre à abandonner
son pauvre père dans son malheur, et qu'elle le suivrait
à
- la campagne pour le consoler
et lui aider à travailler. La pauvre Belle avait
été bien affligée d'abord, de perdre
sa fortune, mais elle
- s'était dit à elle-même,
quand je pleurerais bien fort, cela ne me rendra pas mon
bien, il faut tâcher d'être heureuse sans fortune.
- Quand ils furent arrivés
à leur maison de campagne, le marchand et ses trois
fils s'occupèrent à labourer la terre. La
Belle se levait à
- quatre heures du matin, et se
dépêchait de nettoyer la maison, et d'apprêter
à dîner pour la famille. Elle eut d'abord beaucoup
de
- peine, car elle n'était
pas accoutumée à travailler comme une servante
; mais au bout de deux mois, elle devint plus forte, et
la fatigue
- lui donna une santé parfaite.
Quand elle avait fait son ouvrage, elle lisait, elle jouait
du clavecin, ou bien, elle chantait en filant. Ses
- deux soeurs, au contraire, s'ennuyaient
à la mort ; elles se levaient à dix heures
du matin, se promenaient toute la journée, et
- s'amusaient à regretter
leurs beaux habits et les compagnies.
- « Voyez notre cadette, disaient-elles,
entre elles, elle a l'âme basse, et est si stupide
qu'elle est contente de sa malheureuse situation.
- »
- Le bon marchand ne pensait pas
comme ses filles. Il savait que la Belle était plus
propre que ses soeurs à briller dans les compagnies.
- il admirait la vertu de cette
jeune fille, et surtout sa patience ; car ses soeurs, non
contentes de lui laisser faire tout l'ouvrage de la
- maison, l'insultaient à
tout moment.
- Il y avait un an que cette famille
vivait dans la solitude, lorsque le marchand reçut
une lettre, par laquelle on lui mandait qu'un
- vaisseau, sur lequel il avait
des marchandises, venait d'arriver heureusement. Cette nouvelle
pensa tourner la tête à ses deux aînées,
- qui pensaient qu'à la
fin, elles pourraient quitter cette campagne, où
elles s'ennuyaient tant ; et quand elles virent leur père
prêt à
- partir, elles le prièrent
de leur apporter des robes, des palatines, des coiffures,
et toutes sortes de bagatelles. La Belle ne lui
- demandait rien ; car elle pensait
en elle-même, que tout l'argent des marchandises ne
suffirait pas pour acheter ce que ses soeurs
- souhaitaient.
- « Tu ne me pries pas de
t'acheter quelque chose, lui dit son père.
- - Puisque vous avez la bonté
de penser à moi, lui dit-elle, je vous prie de m'apporter
une rose, car il n'en vient point ici. »
- Ce n'est pas que la Belle se
souciât d'une rose, mais elle ne voulait pas condamner
par son exemple la conduite de ses soeurs, qui
- auraient dit que c'était
pour se distinguer, qu'elle ne demandait rien. Le bonhomme
partit ; mais quand il fut arrivé, on lui fit un
- procès pour ses marchandises,
et après avoir eu beaucoup de peine, il revint aussi
pauvre qu'il était auparavant. Il n'avait plus que
- trente milles pour arriver à
sa maison, et il se réjouissait déjà
du plaisir de voir ses enfants ; mais comme il fallait passer
un grand
- bois, avant de trouver sa maison,
il se perdit. Il neigeait horriblement ; le vent était
si grand, qu'il le jeta deux fois en bas de son
- cheval, et la nuit étant
venue il pensa qu'il mourrait de faim, ou de froid, ou qu'il
serait mangé des loups, qu'il entendait hurler
- autour de lui. Tout d'un coup,
en regardant au bout d'une longue allée d'arbres,
il vit une grande lumière, mais qui paraissait bien
- éloignée. Il marcha
de ce côté-là, et vit que cette lumière
sortait d'un grand palais, qui était tout illuminé.
Le marchand remercia Dieu
- du secours qu'il lui envoyait,
et se hâta d'arriver à ce château ; mais
il fut bien surpris de ne trouver personne dans les cours.
Son
- cheval, qui le suivait, voyant
une grande écurie ouverte, entra dedans, et ayant
trouvé du foin et de l'avoine, le pauvre animal,
qui
- mourait de faim, se jeta dessus
avec beaucoup d'avidité. Le marchand l'attacha dans
l'écurie, et marcha vers la maison, où il
ne
- trouva personne ; mais étant
entré dans une grande salle, il y trouva un bon feu
; et une table chargée de viande, où il n'y
avait qu'un
- couvert. Comme la pluie et la
neige l'avaient mouillé jusqu'aux os, il s'approcha
du feu pour se sécher, et disait en lui-même,
le
- maître de la maison, ou
ses domestiques me pardonneront la liberté que j'ai
prise, et sans doute ils viendront bientôt. Il attendit
- pendant un temps considérable
; mais onze heures ayant sonné, sans qu'il vît
personne, il ne put résister à la faim, et
prit un poulet,
- qu'il mangea en deux bouchées,
et en tremblant. Il but aussi quelques coups de vin, et
devenu plus hardi, il sortit de la salle, et
- traversa plusieurs grands appartements,
magnifiquement meublés. A la fin, il trouva une chambre,
où il y avait un bon lit, et comme il
- était minuit passé,
et qu'il était las, il prit le parti de fermer la
porte, et de se coucher.
- Il était dix heures du
matin, quand il se leva le lendemain, et il fut bien surpris
de trouver un habit fort propre, à la place du sien,
qui
- était tout gâté.
Assurément, dit-il en lui-même, ce palais appartient
à quelque bonne fée, qui a eu pitié
de ma situation.
- Il regarda par la fenêtre,
et ne vit plus de neige, mais des berceaux de fleurs qui
enchantaient la vue. il rentra dans la grande salle, où
- il avait soupé la veille,
et vit une petite table où il y avait du chocolat.
- « Je vous remercie, madame
la fée, dit-il tout haut, d'avoir eu la bonté
de penser à mon déjeuner. »
- Le bonhomme, après avoir
pris son chocolat, sortit pour aller chercher son cheval,
et comme il passait sous un berceau de roses, il se
- souvint que la Belle lui en avait
demandé, et cueillit une branche, où il y
en avait plusieurs. En même temps, il entendit un
grand
- bruit, et vit venir à
lui une bête si horrible, qu'il fut tout prêt
de s'évanouir.
- « Vous êtes bien ingrat,
lui dit la Bête, d'une voix terrible ; je vous ai
sauvé la vie, en vous recevant dans mon château,
et pour ma
- peine, vous me volez mes roses,
que j'aime mieux que toutes choses au monde. Il faut mourir
pour réparer cette faute ; je ne vous
- donne qu'un quart d'heure pour
demander pardon à Dieu. »
- Le marchand se jeta à
genoux, et dit à la Bête, enjoignant les mains
:
- « Monseigneur, pardonnez-moi,
je ne croyais pas vous offenser, en cueillant une rose pour
une de mes filles, qui m'en avait
- demandé.
- - Je ne m'appelle point Monseigneur,
répondit le monstre, mais la Bête. Je n'aime
pas les compliments, moi, je veux qu'on dise ce
- que l'on pense ; ainsi, ne croyez
pas me toucher par vos flatteries. Mais vous m'avez dit
que vous aviez des filles ; je veux bien vous
- pardonner, à condition
qu'une de vos filles vienne volontairement, pour mourir
à votre place ; ne me raisonnez pas : partez, et
si vos
- filles refusent de mourir pour
vous, jurez que vous reviendrez dans trois mois. »
- Le bonhomme n'avait pas dessein
de sacrifier une de ses filles à ce vilain monstre
; mais il pensa, au moins, j'aurai le plaisir de les
- embrasser encore une fois. Il
jura donc de revenir, et la Bête lui dit qu'il pouvait
partir quand il voudrait ; « mais, ajouta-t-elle, je
ne
- veux pas que tu t'en ailles les
mains vides. Retourne dans la chambre où tu as couché,
tu y trouveras un grand coffre vide ; tu peux y
- mettre tout ce qu'il te plaira,
je le ferai porter chez toi. » En même temps
la Bête se retira, et le bonhomme dit en lui-même,
s'il faut
- que je meure, j'aurai la consolation
de laisser du pain à mes pauvres enfants.
- Il retourna dans la chambre où
il avait couché, et y ayant trouvé une grande
quantité de pièces d'or, il remplit le grand
coffre, dont la
- Bête lui avait parlé
; le ferma, et ayant repris son cheval, qu'il retrouva dans
l'écurie, il sortit de ce palais avec une tristesse
égale à la
- joie qu'il avait, lorsqu'il y
était entré. Son cheval prit de lui-même
une des routes de la forêt, et en peu d'heures, le
bonhomme arriva
- dans sa petite maison. Ses enfants
se rassemblèrent autour de lui, mais, au lieu d'être
sensible à leurs caresses, le marchand se mit à
- pleurer, en les regardant. Il
tenait à la main la branche de roses, qu'il apportait
à la Belle : il la lui donna, et lui dit :
- « La Belle, prenez ces roses
; elles coûteront bien cher à votre malheureux
père » ; et tout de suite, il raconta à
sa famille la funeste
- aventure qui lui était
arrivée. A ce récit, ses deux aînées
jetèrent de grands cris, et dirent des injures à
la Belle, qui ne pleurait point.
- « Voyez ce que produit l'orgueil
de cette petite créature, disaient-elles ; que ne
demandait-elle des ajustements comme nous ; mais
- non, mademoiselle voulait se
distinguer ; elle va causer la mort de notre père,
et elle ne pleure pas.
- - Cela serait fort inutile, reprit
la Belle ; pourquoi pleurerais-je la mort de mon père
? Il ne périra point. Puisque le monstre veut bien
- accepter une de ses filles, je
veux me livrer à toute sa furie, et je me trouve
fort heureuse, puisqu'en mourant, j'aurai la joie de sauver
- mon père, et de lui prouver
ma tendresse.
- - Non, ma soeur, lui dirent ses
trois frères, vous ne mourrez pas, nous irons trouver
ce monstre, et nous périrons sous ses coups, si
- nous ne pouvons le tuer.
- - Ne l'espérez pas, mes
enfants, leur dit le marchand, la puissance de cette Bête
est si grande, qu'il ne me reste aucune espérance
de
- la faire périr. Je suis
charmé du bon coeur de la Belle, mais je ne veux
pas l'exposer à la mort. Je suis vieux, il ne me
reste que peu
- de temps à vivre, ainsi,
je ne perdrai que quelques années de vie, que je
ne regrette qu'à cause de vous, mes chers enfants.
- - Je vous assure, mon père,
lui dit la Belle que vous n'irez pas à ce palais
sans moi ; vous ne pouvez m'empêcher de vous suivre.
- Quoique je sois jeune, je ne
suis pas fort attachée à la vie, et j'aime
mieux être dévorée par ce monstre, que
de mourir du chagrin que
- me donnerait votre perte. »
- On eut beau dire, la Belle voulut
absolument partir pour le beau palais, et ses soeurs en
étaient charmées, parce que les vertus de
cette
- cadette leur avaient inspiré
beaucoup de jalousie. Le marchand était si occupé
de la douleur de perdre sa fille, qu'il ne pensait pas au
- coffre qu'il avait rempli d'or
; mais, aussitôt qu'il se fut enfermé dans
sa chambre pour se coucher, il fut bien étonné
de le trouver à
- la ruelle de son lit. Il résolut
de ne point dire à ses enfants qu'il était
devenu si riche, parce que ses filles auraient voulu retourner
à la
- ville, qu'il était résolu
de mourir dans cette campagne ; mais il confia ce secret
à la Belle, qui lui apprit, qu'il était venu
quelques
- gentilshommes pendant son absence,
et qu'il y en avait deux qui aimaient ses soeurs. Elle pria
son père de les marier ; car elle était si
- bonne qu'elle les aimait, et
leur pardonnait de tout son coeur le mal qu'elles lui avaient
fait. Ces deux méchantes filles se frottèrent
- les yeux avec un oignon pour
pleurer lorsque la Belle partit avec son père ; mais
ses frères pleuraient tout de bon, aussi bien que
le
- marchand : il n'y avait que la
Belle qui ne pleurait point, parce qu'elle ne voulait pas
augmenter leur douleur. Le cheval prit la route
- du palais, et sur le soir, ils
l'aperçurent illuminé, comme la première
fois. Le cheval fut tout seul à l'écurie,
et le bonhomme entra
- avec sa fille dans la grande
salle, où ils trouvèrent une table, magnifiquement
servie, avec deux couverts. Le marchand n'avait pas le
- coeur de manger ; mais Belle,
s'efforçant de paraître tranquille, se mit
à table, et le servit ; puis elle disait en elle-même
: la Bête veut
- m'engraisser avant de me manger,
puisqu'elle me fait si bonne chère. Quand ils eurent
soupé, ils entendirent un grand bruit, et le
- marchand dit adieu à sa
pauvre fille en pleurant ; car il pensait que c'était
la Bête. Belle ne put s'empêcher de frémir,
en voyant cette
- horrible figure : mais elle se
rassura de son mieux, et le monstre lui ayant demandé
si c'était de bon coeur qu'elle était venue,
elle lui
- dit, en tremblant, que oui.
- « Vous êtes bien bonne,
dit la Bête, et je vous suis bien obligée.
Bonhomme, partez demain matin, et ne vous avisez jamais
de revenir
- ici. Adieu la Belle.
- - Adieu la Bête, répondit-elle,
et tout de suite le monstre se retira.
- - Ah, ma fille ! dit le marchand,
en embrassant la Belle, je suis à demi-mort de frayeur.
- - Croyez-moi, laissez-moi ici
; non, mon père, lui dit la Belle avec fermeté,
vous partirez demain matin, et vous m'abandonnerez au
- secours du Ciel ; peut-être
aura-t-il pitié de moi. »
- Ils furent se coucher, et croyaient
ne pas dormir de toute la nuit, mais à peine furent-ils
dans leurs lits, que leurs yeux se fermèrent.
- Pendant son Sommeil, la Belle
vit une dame qui lui dit :
- « Je suis contente de votre
bon coeur, la Belle ; la bonne action que vous faites, en
donnant votre vie, pour sauver celle de votre père,
- ne demeurera point sans récompense.
»
- La Belle en s'éveillant,
raconta ce songe à son père, et quoiqu'il
le consolât un peu, cela ne l'empêcha pas de
jeter de grands cris,
- quand il fallut se séparer
de sa chère fille.
- Lorsqu'il fut parti, la Belle
s'assit dans la grande salle, et se mit à pleurer
aussi ; mais comme elle avait beaucoup de courage, elle
se
- recommanda à Dieu, et
résolut de ne se point chagriner, pour le peu de
temps qu'elle avait à vivre ; car elle croyait fermement
que la
- Bête la mangerait le soir.
Elle résolut de se promener en attendant, et de visiter
ce beau château. Elle ne pouvait s'empêcher
d'en
- admirer la beauté. Mais
elle fut bien surprise de trouver une porte, sur laquelle
il y avait écrit : Appartement de la Belle. Elle
ouvrit
- cette porte avec précipitation,
et elle fut éblouie de la magnificence qui y régnait
: mais ce qui frappa le plus sa vue, fut une grande
- bibliothèque, un clavecin,
et plusieurs livres de musique.
- " On ne veut pas que je m'ennuie
", dit-elle, tout bas ; elle pensa ensuite, si je n'avais
qu'un jour à demeurer ici, on ne m'aurait pas
- fait une telle provision. Cette
pensée ranima son courage. Elle ouvrit la bibliothèque
et vit un livre, où il y avait écrit en lettres
d'or :
- Souhaitez, commandez ; vous êtes
ici la reine et la maîtresse.
- « Hélas ! dit-elle,
en soupirant, je ne souhaite rien que de revoir mon pauvre
père, et de savoir ce qu'il fait à présent
» : elle avait dit
- cela en elle-même. Quelle
fut sa surprise ! en jetant les yeux sur un grand miroir,
d'y voir sa maison, où son père arrivait avec
un
- visage extrêmement triste.
Ses soeurs venaient au-devant de lui, et malgré les
grimaces qu'elles faisaient, pour paraître affligées,
la
- joie qu'elles avaient de la perte
de leur soeur, paraissait sur leur visage. Un moment après,
tout cela disparut, et la Belle ne put
- s'empêcher de penser, que
la Bête était bien complaisante, et qu'elle
n'avait rien à craindre d'elle. A midi, elle trouva
la table mise, et
- pendant son dîner, elle
entendit un excellent concert, quoiqu'elle ne vît
personne. Le soir, comme elle allait se mettre à
table, elle
- entendit le bruit que faisait
la Bête, et ne put s'empêcher de frémir.
- « La Belle, lui dit ce monstre,
voulez-vous bien que je vous voie souper ?
- - Vous êtes le maître,
répondit la Belle, en tremblant.
- - Non, répondit la Bête,
il n'y a ici de maîtresse que vous. Vous n'avez qu'à
me dire de m'en aller, si je vous ennuie ; je sortirai tout
- de suite. Dites-moi, n'est-ce
pas que vous me trouvez bien laid ?
- - Cela est vrai, dit la Belle,
car je ne sais pas mentir, mais je crois que vous êtes
fort bon.
- - Vous avez raison, dit le monstre,
mais, outre que je suis laid, je n'ai point d'esprit : je
sais bien que je ne suis qu'une bête.
- - On n'est pas bête, reprit
la Belle, quand on croit n'avoir point d'esprit : un sot
n'a jamais su cela.
- - Mangez donc, la Belle, lui
dit le monstre, et tâchez de ne vous point ennuyer
dans votre maison ; car tout ceci est à vous ; et
j'aurais
- du chagrin, si vous n'étiez
pas contente.
- - Vous avez bien de la bonté,
dit la Belle. Je vous avoue que je suis bien contente de
votre coeur ; quand j'y pense, vous ne me
- paraissez plus si laid.
- - Oh dame, oui, répondit
la Bête, j'ai le coeur bon, mais je suis un monstre.
- - Il y a bien des hommes qui
sont plus monstres que vous, dit la Belle, et je vous aime
mieux avec votre figure, que ceux qui avec la
- figure d'hommes, cachent un coeur
faux, corrompu, ingrat.
- - Si j'avais de l'esprit, reprit
la Bête, je vous ferais un grand compliment pour vous
remercier, mais je suis un stupide ; et tout ce que
- je puis vous dire, c'est que
je vous suis bien obligé. »
- La Belle soupa de bon appétit.
Elle n'avait presque plus peur du monstre ; mais elle manqua
mourir de frayeur, lorsqu'il lui dit :
- « La Belle, voulez-vous
être ma femme ? »
- Elle fut quelque temps sans répondre
; elle avait peur d'exciter la colère du monstre
en le refusant elle lui dit pourtant en tremblant :
- « Non, la Bête. »
- Dans le moment, ce pauvre monstre
voulut soupirer, et il fit un sifflement si épouvantable,
que tout le palais en retentit : mais Belle
- fut bientôt rassurée
; car la Bête lui ayant dit tristement, « adieu
la Belle », sortit de la chambre, en se retournant
de temps en temps
- pour la regarder encore. Belle
se voyant seule, sentit une grande compassion pour cette
pauvre Bête :
- « Hélas, disait-elle,
c'est bien dommage qu'elle soit si laide, elle est si bonne
! »
- Belle passa trois mois dans ce
palais avec assez de tranquillité. Tous les soirs,
la Bête lui rendait visite, l'entretenait pendant
le
- souper, avec assez de bon sens,
mais jamais avec ce qu'on appelle esprit, dans le monde.
L'habitude de le voir l'avait accoutumée à
- sa laideur, et loin de craindre
le moment de sa visite, elle regardait souvent à
sa montre, pour voir s'il était bientôt neuf
heures ; car la
- Bête ne manquait jamais
de venir à cette heure-là. Il n'y avait qu'une
chose qui faisait de la peine à la Belle, c'est que
le monstre,
- avant de se coucher, lui demandait
toujours si elle voulait être sa femme, et paraissait
pénétré de douleur, lorsqu'elle lui
disait que
- non. Elle lui dit un jour :
- « Vous me chagrinez, la
Bête ; je voudrais pouvoir vous épouser, mais
je suis trop sincère, pour vous faire croire que
cela arrivera
- jamais. Je serai toujours votre
amie, tâchez de vous contenter de cela.
- - Il le faut bien, reprit la
Bête ; je me rends justice. Je sais que je suis bien
horrible ; mais je vous aime beaucoup; cependant je suis
- trop heureux de ce que vous voulez
bien rester ici ; promettez-moi que vous ne me quitterez
jamais. »
- La Belle rougit à ces
paroles. Elle avait vu dans son miroir, que son père
était malade de chagrin, de l'avoir perdue, et elle
souhaitait
- le revoir.
- « Je pourrais bien vous
promettre, dit-elle à la Bête, de ne vous jamais
quitter tout à fait ; mais j'ai tant d'envie de revoir
mon père,
- que je mourrai de douleur, si
vous me refusez ce plaisir.
- - J'aime mieux mourir moi-même,
dit ce monstre, que de vous donner du chagrin. Je vous enverrai
chez votre père, vous y resterez,
- et votre pauvre Bête en
mourra de douleur.
- - Non, lui dit la Belle, en pleurant,
je vous aime trop pour vouloir causer votre mort. Je vous
promets de revenir dans huit jours.
- Vous m'avez fait voir que mes
soeurs sont mariées, et que mes frères sont
partis pour l'armée. Mon père est tout seul,
souffrez que je
- reste chez lui une semaine.
- - Vous y serez demain au matin,
dit la Bête mais souvenez-vous de votre promesse.
Vous n'aurez qu'à mettre votre bague sur une
- table en vous couchant, quand
vous voudrez revenir. Adieu la Belle. »
- La Bête soupira selon sa
coutume, en disant ces mots, et la Belle se coucha toute
triste de la voir affligée. Quand elle se réveilla
le
- matin, elle se trouva dans la
maison de son père, et ayant sonné une clochette,
qui était à côté de son lit,
elle vit venir la servante, qui
- fit un grand cri, en la voyant.
Le bonhomme accourut à ce cri, et manqua mourir de
joie, en revoyant sa chère fille ; et ils se tinrent
- embrassés plus d'un quart
d'heure. La Belle, après les premiers transports,
pensa qu'elle n'avait point d'habits pour se lever ; mais
la
- servante lui dit, qu'elle venait
de trouver dans la chambre voisine un grand coffre, plein
de robes toutes d'or, garnies de diamants.
- Belle remercia la bonne Bête
de ses attentions ; elle prit la moins riche de ces robes,
et dit à la servante de serrer les autres, dont elle
- voulait faire présent
à ses soeurs : mais à peine eut-elle prononcé
ces paroles, que le coffre disparut. Son père lui
dit que la Bête
- voulait qu'elle gardât
tout cela pour elle, et aussitôt, les robes et le
coffre revinrent à la même place. La Belle
s'habilla, et pendant ce
- temps, on fut avertir ses soeurs,
qui accoururent avec leurs maris. Elles étaient toutes
deux fort malheureuses. L'aînée avait épousé
- un gentilhomme, beau comme l'amour;
mais il était si amoureux de sa propre figure, qu'il
n'était occupé que de cela, depuis le matin
- jusqu'au soir, et méprisait
la beauté de sa femme. La seconde avait épousé
un homme, qui avait beaucoup d'esprit ; mais il ne s'en
- servait que pour faire enrager
tout le monde, et sa femme toute la première. Les
soeurs de la Belle manquèrent mourir de douleur,
- quand elles la virent habillée
comme une princesse, et plus belle que le jour. Elle eut
beau les caresser, rien ne put étouffer leur
- jalousie, qui augmenta beaucoup,
quand elle leur eut conté combien elle était
heureuse. Ces deux jalouses descendirent dans le jardin,
- pour y pleurer tout à
leur aise et elles se disaient, pourquoi cette petite créature
est-elle plus heureuse que nous ? Ne sommes-nous
- pas plus aimables qu'elle ?
- « Ma soeur, dit l'aînée,
il me vient une pensée ; tâchons de l'arrêter
ici plus de huit jours, sa sotte Bête se mettra en
colère, de ce
- qu'elle lui aura manqué
de parole, et peut-être qu'elle la dévorera.
- - Vous avez raison, ma soeur,
répondit l'autre. Pour cela, il lui faut faire de
grandes caresses. »
- Et ayant pris cette résolution,
elles remontèrent et firent tant d'amitié
à leur soeur, que la Belle en pleura de joie. Quand
les huit jours
- furent passés, les deux
soeurs s'arrachèrent les cheveux, et firent tant
les affligées de son départ, qu'elle promit
de rester encore huit
- jours.
- Cependant Belle se reprochait
le chagrin qu'elle allait donner à sa pauvre Bête,
qu'elle aimait de tout son coeur, et elle s'ennuyait de
- ne la plus voir. La dixième
nuit qu'elle passa chez son père, elle rêva
qu'elle était dans le jardin du palais, et qu'elle
voyait la Bête,
- couchée sur l'herbe, et
prête à mourir, qui lui reprochait son ingratitude.
La Belle se réveilla en sursaut, et versa des larmes.
- « Ne suis-je pas bien méchante,
disait-elle, de donner du chagrin à une Bête,
qui a pour moi tant de complaisance? Est-ce sa faute, si
- elle est si laide, et si elle
a peu d'esprit ? Elle est bonne, cela vaut mieux que tout
le reste. Pourquoi n'ai-je pas voulu l'épouser ?
Je
- serais plus heureuse avec elle,
que mes soeurs avec leurs maris. Ce n'est, ni la beauté,
ni l'esprit d'un mari, qui rendent une femme
- contente : c'est la bonté
du caractère, la vertu, la complaisance : et la Bête
a toutes ces bonnes qualités. Je n'ai point d'amour
pour
- elle ; mais j'ai de l'estime,
de l'amitié, et de la reconnaissance. Allons, il
ne faut pas la rendre malheureuse ; je me reprocherais toute
- ma vie mon ingratitude. »
- A ces mots, Belle se lève,
met sa bague sur la table, et revient se coucher. A peine
fut-elle dans son lit, qu'elle s'endormit, et quand
- elle se réveilla le matin,
elle vit avec joie qu'elle était dans le palais de
la Bête. Elle s'habilla magnifiquement pour lui plaire,
et
- s'ennuya à mourir toute
la journée, en attendant neuf heures du soir ; mais
l'horloge eut beau sonner, la Bête ne parut point.
La Belle,
- alors, craignit d'avoir causé
sa mort. Elle courut tout le palais, en jetant de grands
cris ; elle était au désespoir. Après
avoir cherché
- partout, elle se souvint de son
rêve, et courut dans le jardin vers le canal, où
elle l'avait vue en dormant. Elle trouva la pauvre Bête
- étendue sans connaissance,
et elle crut qu'elle était morte. Elle se jeta sur
son corps, sans avoir horreur de sa figure, et sentant que
- son coeur battait encore, elle
prit de l'eau dans le canal, et lui en jeta sur la tête.
La Bête ouvrit les yeux et dit à la Belle :
- « Vous avez oublié
votre promesse, le chagrin de vous avoir perdue, m'a fait
résoudre à me laisser mourir de faim ; mais
je meurs
- content, puisque j'ai le plaisir
de vous revoir encore une fois.
- - Non, ma chère Bête,
vous ne mourrez point, lui dit la Belle, vous vivrez pour
devenir mon époux ; dès ce moment je vous
donne ma
- main, et je jure que je ne serai
qu'à vous. Hélas, je croyais n'avoir que de
l'amitié pour vous, mais la douleur que je sens,
me fait
- voir que je ne pourrais vivre
sans vous voir. »
- A peine la Belle eut-elle prononcé
ces paroles, qu'elle vit le château brillant de lumière,
les feux d'artifices, la musique, tout lui
- annonçait une fête
mais toutes ces beautés n'arrêtèrent
point sa vue : elle se retourna vers sa chère Bête,
dont le danger la faisait
- frémir. Quelle fut sa
surprise ! La Bête avait disparu, et elle ne vit plus
à ses pieds qu'un prince plus beau que l'amour, qui
la
- remerciait d'avoir fini son enchantement.
Quoique ce prince méritât toute son attention,
elle ne put s'empêcher de lui demander où
- était la Bête.
- « Vous la voyez à
vos pieds, lui dit le prince. Une méchante fée
m'avait condamné à rester sous cette figure
jusqu'à ce qu'une belle
- fille consentît à
m'épouser, et elle m'avait défendu de faire
paraître mon esprit. Ainsi, il n'y avait que vous
dans le monde assez
- bonne, pour vous laisser toucher
à la bonté de mon caractère ; et en
vous offrant ma couronne, je ne puis m'acquitter des obligations
- que je vous ai. »
- La Belle, agréablement
surprise, donna la main à ce beau prince pour se
relever. Ils allèrent ensemble au château,
et la Belle manqua
- mourir de joie, en trouvant dans
la grande salle son père, et toute sa famille, que
la belle dame, qui lui était apparue en songe, avait
- transportés au château.
- « Belle, lui dit cette dame,
qui était une grande fée, venez recevoir la
récompense de votre bon choix : vous avez préféré
la vertu à la
- beauté et à l'esprit,
vous méritez de trouver toutes ces qualités
réunies en une même personne. Vous allez devenir
une grande reine :
- j'espère que le trône
ne détruira pas vos vertus. Pour vous, mesdemoiselles,
dit la fée aux deux soeurs de Belle, je connais votre
- coeur, et toute la malice qu'il
enferme. Devenez deux statues ; mais conservez toute votre
raison sous la pierre qui vous enveloppera.
- Vous demeurerez à la porte
du palais de votre soeur, et je ne vous impose point d'autre
peine, que d'être témoins de son bonheur.
- Vous ne pourrez revenir dans
votre premier état, qu'au moment où vous reconnaîtrez
vos fautes ; mais j'ai bien peur que vous ne
- restiez toujours statues. On
se corrige de l'orgueil, de la colère, de la gourmandise
et de la paresse : mais c'est une espèce de miracle
- que la conversion d'un coeur
méchant et envieux. »
- Dans le moment la fée
donna un coup de baguette, qui transporta tous ceux qui
étaient dans cette salle, dans le royaume du prince.
Ses
- sujets le virent avec joie, et
il épousa la Belle, qui vécut avec lui fort
longtemps, et dans un bonheur parfait, parce qu'il était
fondé
- sur la vertu.
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